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Témoignage

« L’idée du projet a émergé avec la guerre en Ukraine : comment mieux accueillir à l’université les étudiants réfugiés ? »

Le Prix européen de l’enseignement innovant 2026, dans la catégorie Label européen des langues, est décerné à l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis pour le projet AGILE. D’une durée de trente mois, ce partenariat européen visait à favoriser l’inclusion dans l’enseignement supérieur des étudiants réfugiés, en mettant l’accent sur leur insertion sociolinguistique et académique, leur participation à la société civile et la reconnaissance de leurs savoirs formels et informels. Entretien avec Anthippi Potolia, responsable du projet et maître de conférences en sciences du langage/didactique des langues, et Léa Meunier, ingénieure de projets européens et internationaux.

Titre du projet : AGILE – Higher education resilience in refugee crises: forging social inclusion through capacity building, civic engagement and skills recognition
Porteur de projet : Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, à Saint-Denis (93)
Secteur : Enseignement supérieur
Action : Partenariat de coopération
Durée du projet : 30 mois (du 01/12/2022 au 31/05/2025)
Subventions Erasmus+ : 400 000 €
Pays partenaires : Allemagne, France, Grèce, Lituanie, Pologne, Slovénie, Ukraine
Fiche du projet sur la plateforme européenne
« L’idée du projet a émergé avec la guerre en Ukraine : comment mieux accueillir à l’université les étudiants réfugiés ? »

En quoi votre projet répond-t-il aux enjeux d’inclusion ?

Léa Meunier : Le projet Erasmus+ AGILE participe aux orientations stratégiques de l’Université Paris 8, qui œuvre depuis de nombreuses années en faveur de l’inclusion des étudiants, chercheurs et artistes réfugiés ou en situation d’exil. À travers ces dispositifs, l’Université Paris 8 affirme une tradition d’ouverture et de défense de l’accès à l’enseignement supérieur, considéré comme un espace d’émancipation et de construction collective.

Anthippi Potolia : Le projet AGILE s’inscrit pleinement dans l’histoire de l’Université Paris 8 qui, dès sa création en 1968, a accueilli des étudiants en exil, notamment originaires d’Amérique latine, de Grèce ou du Portugal. Cette tradition se poursuit avec le D.U. Passerelle (Français Langue Etrangère), qui accompagne les étudiants réfugiés et demandeurs d’asile ayant fui la guerre, les persécutions ou les discriminations et qui souhaitent poursuivre leur parcours universitaire. Ce diplôme vise à leur octroyer un niveau de maîtrise linguistique permettant leur insertion dans une formation de l’enseignement supérieur francophone, afin d’y reprendre les études interrompues ou non commencées dans leurs pays d’origine respectifs. L’enjeu du D.U. est de prendre en compte leurs réalités dans une approche globale, articulant apprentissages linguistiques, réussites académiques et reconstructions personnelles.

« L’idée du projet a émergé avec la guerre en Ukraine : comment mieux accueillir à l’université les étudiants réfugiés ? »

Comment est née l’idée d’AGILE ? Et comment avez-vous choisi vos partenaires ?

Anthippi Potolia : Le déclenchement de la guerre en Ukraine a constitué un véritable catalyseur, faisant émerger la nécessité de repenser le D.U. Passerelle de l’Université Paris 8. Cette crise nous a conduits à prendre conscience que nos dispositifs étaient amenés à accueillir durablement des personnes contraintes à l’exil par les conflits et les atteintes aux droits humains.
Il nous semblait donc essentiel d’inscrire notre action dans une perspective durable en faisant évoluer nos programmes de formation, afin de mieux reconnaître les compétences des étudiants réfugiés et d’expérimenter de nouvelles approches de l’inclusion sociolinguistique et académique. AGILE nous a notamment permis de développer des pratiques fondées sur le théâtre, les écritures sensibles et créatives, l’engagement dans l’espace social et une immersion progressive dans les enseignements disciplinaires.

Léa Meunier : Pour constituer notre consortium, nous nous sommes appuyés sur notre collaboration de longue date avec Web2Learn, une entreprise grecque spécialisée dans l’innovation pédagogique. Grâce à son expertise et à son réseau, nous avons pu identifier et rassembler huit partenaires européens aux profils variés et engagés dans l’inclusion des étudiants réfugiées.

Anthippi Potolia : Alors que les universités Paris 8, Bordeaux Montaigne et de Hambourg ont principalement travaillé sur l’inclusion sociolinguistique et académique, les autres partenaires ont exploré des dimensions complémentaires : collaborations entre monde académique et acteurs socio-économiques, initiatives citoyennes (Living Labs), rôle des bibliothèques universitaires ou réponses institutionnelles face à l’arrivée de personnes réfugiées. Malgré le contexte de guerre que traverse l’Ukraine, l’équipe de l’Université polytechnique de Lviv s’est distinguée par sa résilience et son engagement.

En bref

« Grâce au projet AGILE, nous avons pu mettre en place de nombreuses expériences d’apprentissage et favoriser la création de liens entre les étudiants. Au fil d’une année, à travers les ateliers et les activités proposées, les étudiants du D.U. Passerelle ne sont plus seulement des personnes venues d’horizons multiples : ils deviennent progressivement un groupe à part entière, un collectif qui se construit et fait corps. La parole se libère, des liens se tissent, des sensibilités se révèlent, permettant à chacun de trouver un espace d’expression, de confiance et d’apaisement, grâce à l’engagement et à l’empathie des enseignants. Ces moments de découverte, de partage et d’échange témoignent qu’il est possible d’imaginer d’autres manières d’être ensemble et de construire de nouvelles expériences collectives. »

Anthippi Potolia

Quelles ont été les principales actions et les productions réalisées ?

Anthippi Potolia : Nos étudiants développent déjà, en dehors de l’université, de nombreuses pratiques informelles, comme des groupes WhatsApp d’entraide ou des engagements associatifs. Dans la nouvelle maquette du D.U. Passerelle de l’Université Paris 8, nous avons souhaité reconnaître et valoriser ces formes d’engagement en accordant une place importante au développement de compétences transversales.

Léa Meunier : Le consortium a déployé des actions concrètes en faveur de l’inclusion, de la reconnaissance des compétences et du partage d’expériences des étudiants réfugiés via des événements, des ateliers et des webinaires. Plus de 400 badges numériques ont été délivrés afin de reconnaître et de certifier officiellement les compétences développées par les participants. Nous avons également effectué plusieurs études, dont une cartographie des mécanismes de soutien dans les sept pays partenaires et des recommandations destinées aux établissements d’enseignement supérieur et aux décideurs publics. Les étudiants ont été acteurs du projet à travers plusieurs réalisations, dont des public talks, des expositions, et notamment une série vidéo consacrée à la situation de l’Université polytechnique de Lviv.

Pouvez-vous décrire l’impact en termes de compétences professionnelles et personnelles ?

Léa Meunier : Tout au long du projet, nous avons constaté que les étudiants réfugiés ont pu renforcer leurs compétences sociolinguistiques et préciser leur projet professionnel, notamment à travers la poursuite d’études et des candidatures en licence ou en master. Plus largement, les échanges et expériences partagées ont permis de questionner certaines représentations ethnocentrées et de favoriser une prise de recul sur les rapports à soi et aux autres. Cette démarche réflexive a également permis aux étudiants de trouver progressivement leur place et de mieux investir leur nouvel espace académique. L’impact se mesure aussi à l’échelle institutionnelle : les universités partenaires ont enrichi leurs stratégies et leurs pratiques en matière d’accueil et d’accompagnement des personnes réfugiées en contexte de crise.

Anthippi Potolia : Concernant les projets menés dans le cadre du D.U. Passerelle de l’Université Paris 8, le court-métrage Le ciel est bleu partout, le concours de Ma première nouvelle en français et le projet Au fil de soi(e) ont offert à de nombreux étudiants un espace d’expression et de reconstruction, leur permettant de mettre en mots des expériences vécues. Ces publics ne sont pas uniquement des étudiants venus apprendre le français : ce sont des personnes porteuses de parcours de vie singuliers.

« L’idée du projet a émergé avec la guerre en Ukraine : comment mieux accueillir à l’université les étudiants réfugiés ? »

Quelques mots sur votre nouveau projet de partenariat ?

Léa Meunier : Réunissant huit partenaires européens, le nouveau projet EGAL-I coordonné par l’Université Paris 8 vise à renforcer la capacité des établissements d’enseignement supérieur à favoriser l’inclusion socio-académique des étudiants réfugiés, en s’appuyant sur l’accompagnement sociolinguistique, la justice sociale, l’innovation ouverte et l’entrepreneuriat.

Anthippi Potolia : Avec EGAL-I, nous avons souhaité aller plus loin en inscrivant certaines de ces actions dans le long terme. Pour l’Université Paris 8, l’un des axes prioritaires consiste notamment à soutenir les associations qui accompagnent les personnes réfugiées afin de mieux les informer sur les possibilités et les modalités d’accès à l’université. Les D.U. Passerelle ne peuvent malheureusement pas répondre à l’ensemble des demandes : cette année, nous avons reçu près de 300 candidatures pour seulement 35 places disponibles. Les associations jouent un rôle essentiel dans l’accompagnement des personnes en exil. Il est donc indispensable de renforcer les liens entre le monde associatif et l’université. À Paris 8, nous souhaitons également sensibiliser les étudiants tuteurs afin que les étudiants en exil, une fois inscrits en licence ou en master, bénéficient d’un accompagnement adapté tout au long de leur parcours.

Que signifie pour vous le Prix européen de l’enseignement innovant ?

« Le Prix européen de l’enseignement innovant représente pour nous une reconnaissance de l’engagement porté dans le cadre du projet AGILE et des enjeux fondamentaux qu’il met en lumière. Au-delà de cette reconnaissance, ce prix permet de faire connaître le projet et de partager les pratiques pédagogiques développées. Ces approches, fondées sur l’accompagnement des étudiants, la valorisation de leurs compétences et la création d’espaces d’apprentissage inclusifs, peuvent inspirer d’autres établissements confrontés aux mêmes enjeux. »

Léa Meunier et Anthippi Potolia

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