Coordonné par le média « Les Temps qui courent », le projet Erasmus+ « Through the eyes of Izio Rosenman, a Buchenwald survivor » a associé le Collège Gustave Flaubert (Paris) et la Fondation Buchenwald (Allemagne). Il a permis à un groupe d’élèves de 3ème de visiter le camp de concentration de Buchenwald, en compagnie d’Izio Rosenman, un rescapé de la Shoah, qui a partagé avec eux son histoire et sa mémoire. Formés à la réalisation documentaire, les collégiens ont réalisé leur propre travail historique autour de son témoignage. Margaux Chouraqui, co-fondatrice de « Les Temps qui courent », et Mohand-Kamel Chabane, enseignant d’histoire-géographie au Collège Gustave Flaubert, reviennent sur ce projet.
Margaux Chouraqui : Nous avons pensé« Les Temps qui courent » comme un outil de transmission, avec l’idée de partager notre passé pour mieux comprendre notre présent et notre avenir. C’est un média de discussion qui s’appuie, pour chaque thématique, sur un témoignage. Une grande partie de notre catalogue a été acquis par « Arte Education ».
Mohand-Kamel Chabane : Situé dans le 13ème arrondissement parisien, dans le quartier populaire des Olympiades, Gustave Flaubert est un collège que l’on pourrait qualifier « de la diversité », avec un public très hétérogène. On y rencontre à la fois des élèves en très grandes difficultés sociales et d’autres qui poursuivront leur scolarité dans les lycées Henri 4 ou Louis le Grand. Cette singularité nourrit notre projet pédagogique : faire cohabiter des profils très différents tout en faisant bénéficier de cette diversité à tous les élèves.
M.C. : On s’est rencontrés grâce à l’association 4ACG (Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami·e·s Contre la Guerre) avec laquelle je collaborais pour réaliser des témoignages autour de la Guerre d’Algérie et qui réalisait des interventions au sein des classes de Kamel. En tant qu’enseignant d’histoire, il travaille sur les enjeux de mémoire à travers l’étude de témoignages et la réalisation de fresques avec ses élèves. Ce qui nous réunit, c’est la transmission de la mémoire à un public jeune.
M-K.C. : Depuis longtemps, j’avais un projet en tête : se rendre avec des élèves sur un lieu de déportation, accompagnés d’un ou une rescapée.
M.C. : Je lui ai proposé que les élèves réalisent sur place un documentaire autour de ce témoignage. Ils ont dû se former à la réalisation hors temps scolaire et ont suivi 17 sessions au total : formation au tournage, préparation et montage d’une interview, etc… Kamel a travaillé en parallèle avec eux, pour inscrire l’histoire intime du témoin dans la grande histoire de la Shoah.
M-K.C. : Grâce à ce travail de recherche et au témoignage d’un rescapé, les 28 élèves de 3ème impliqués ont consolidé leurs acquis sur la période étudiée et ont pu toucher à davantage de complexité historique. Interroger la mémoire d’un témoin implique une imbrication cognitive, notionnelle et méthodologique. Ce va et vient est intéressant pour les élèves qui sont devenus à la fois acteurs de leur propre apprentissage et producteurs de connaissances. C’est un moyen de faire de l’histoire autrement.
M-K.C. : Nous sommes partis cinq jours durant lesquels les élèves ont eu accès à des documents d’archives du Mémorial de Buchenwald sur la vie d’Izio Rosenman, notre témoin. Nous avons aussi visité le camp avec lui : les fours crématoires, les baraques des prisonniers ou encore le bois autour du site. Nous avons également visité le musée du Mémorial, où les élèves ont réalisé une interview d’Izio, et participé à divers ateliers : dessins autour de leurs émotions, atelier de restauration d’objets retrouvés sur le site, etc. Enfin, ils ont découvert la ville de Weimar et le mémorial construit à l’époque soviétique.

M-K.C. : Les activités menées et le témoignage d’Izio ont nourri les apprentissages d’histoire en permettant de travailler autrement et d’aller plus loin dans l’enseignement de la Seconde Guerre mondiale. Grâce au parcours d’Izio, un enfant rescapé guère plus jeune qu’eux, les élèves ont eu accès à une histoire vivante et singulière. Ils ont recueilli son témoignage et sa mémoire pour ensuite pouvoir les transmettre à travers leur documentaire. Ils sont désormais des passeurs de mémoire. Cette aventure leur a permis de participer à la construction d’une histoire commune et de renforcer leur engagement civique. D’ailleurs, dans le cadre de l’oral du diplôme national du brevet, beaucoup d’entre eux ont présenté cette expérience pédagogique. C’est un retour super positif !
M-K.C. : Parallèlement, j’ai travaillé avec les élèves autour des mémoires de la guerre d’Algérie, à travers mon propre vécu. J’ai partagé avec eux l’histoire de mon père pendant la guerre d’Algérie. Grâce à ces deux témoignages, celui d’Izio et le mien, ils ont appris à recevoir et à transmettre une mémoire. On est ici au cœur de la formation civique et citoyenne des élèves : on lutte contre la haine et l’intolérance, on améliore le vivre ensemble et on apaise les revendications des mémoires en favorisant une fraternité autour d’elles. Avec cette démarche, on fait vraiment société avec les élèves, république ensemble. On participe à construire un avenir meilleur, plus fraternel, humaniste et tolérant. Ce projet mémoriel et l’engagement des élèves a été une source d’exemplarité pour toute la communauté éducative, ce qui a contribué à un climat scolaire plus apaisé.
M.C. : C’est la première fois qu’on déposait un projet Erasmus+, c’est chouette d’entendre que nous avons fait ce qu’il fallait faire. Cela fait plaisir, c’est une validation. Reste maintenant le travail de distribution du film qu’a inspiré ce projet.
M.C. : En parallèle du documentaire tourné par les élèves autour du témoignage d’Izio Rosenman, « Les temps qui courent » ont réalisé un film documentaire, intitulé « Le Projet », qui retrace l’aventure humaine de ces élèves. On y suit leur quête de savoirs historiques destinée à comprendre l’histoire intime et les traumatismes d’Izio et de Kamel. Des trajectoires auxquels font d’ailleurs écho les parcours d’immigration de certains de ces élèves. Ce film sera diffusé gratuitement sur YouTube à partir du 1er février 2026 pour toucher le plus de jeunes possibles. Nous avons un objectif ambitieux : un million de vues !
K.C. : Il y a une véritable attente sociale pour ce type d’initiative. On est dans un partage de mémoires jugées irréconciliables, notamment avec la guerre à Gaza et les oppositions systématiques entre juifs et musulmans. Ce film propose un apaisement mémorial : il n’y a pas de concurrence mémorielle mais plutôt un échange, un partage entre ces deux mémoires. On pourrait croire que ce qui les rapproche est uniquement la souffrance, mais c’est en fait l’espoir qui les lie. Bien qu’Izio ait énormément souffert, il s’est reconstruit et est devenu un éminent chercheur au CNRS. Il y a une exemplarité dans son parcours, tout comme dans celui de l’enseignant que je suis devenu. A travers nos deux exemples, les jeunes spectateurs comprendront que des souffrances du passé naissent les espoirs pour demain. Et la société de demain, c’est eux. Cette initiative aspire à nous unir autour d’un passé commun pour nous permettre d’affronter ensemble un présent et un futur complexes et anxiogènes.