Ouverte aux établissements scolaires et à ceux de l’enseignement professionnel, l’action Jean Monnet « Initiatives pour apprendre l’UE » permet aux enseignants de concevoir des dispositifs innovants et attractifs pour intégrer l’Europe dans le parcours des élèves. Situé à Pessac (Gironde), le lycée professionnel Philadelphe de Gerde est l’un des tout premiers établissements à en bénéficier. Dans ce cadre, l’équipe pédagogique a développé son « Club Europe », qui propose aux jeunes des mobilités et de nombreuses activités destinées à renforcer leur citoyenneté européenne. Christophe Sicard, enseignant en histoire-géographie, accompagné d’Hugo et Samuel, 17 ans, élèves en Bac pro CIEL (cybersécurité, informatique et réseaux, électronique), reviennent sur cette initiative.
Christophe Sicard : Notre club réunit, sur la base du volontariat, des élèves de la 3ème à la terminale, issus de toutes les filières. Il vise à leur offrir une ouverture sur l’Europe dans ses diverses dimensions — politiques, culturelles, historiques, industrielles, etc. — et à les accompagner vers davantage d’autonomie dans leur citoyenneté européenne.
Créé au début des années 2010, ce club a évolué avant de trouver sa forme actuelle. En 2018, il a connu un tournant important, avec l’intégration de notre établissement au programme des Écoles ambassadrices du Parlement européen (EPAS), qui lui a donné une vraie légitimité. Après une interruption liée à la pandémie, l’obtention d’un financement dans le cadre de l’action Jean Monnet « Initiative pour apprendre l’UE » lui a insufflé un nouvel élan.
Ce projet (2023–2026) a permis de structurer des réunions hebdomadaires et, grâce à une subvention de 30 000 € sur trois ans, de multiplier sorties et évènements, ainsi qu’un voyage européen annuel. Aujourd’hui, il arrive à son terme en ayant dépassé ses objectifs : environ 10 % des élèves du lycée ont été impliqués, avec jusqu’à 50 participants au club selon les années.
Christophe Sicard : Notre projet repose sur trois axes. Le premier est l’ouverture et la mobilité des élèves. Dans notre lycée professionnel de banlieue, la plupart des jeunes voyagent peu. Nous leur faisons donc découvrir l’Europe à travers des activités locales, nationales et européennes. Chaque année, ils participent par exemple au festival de la bande dessinée d’Angoulême, où ils rencontrent des artistes européens qu’ils interviewent en anglais ou en espagnol. Musées, concerts, spectacles ou films constituent également des portes d’entrée vers la culture européenne.
Le deuxième objectif concerne les apprentissages, à travers des pédagogies actives et participatives. Les élèves choisissent les activités auxquelles ils prennent part et développent leur autonomie hors du cadre classique de la salle de classe. Enfin, le troisième objectif porte sur la formation citoyenne : apprendre à débattre, construire une argumentation et prendre la parole.
Nous avons construit un projet cohérent sur trois ans. La première année, marquée par les élections européennes, était consacrée aux institutions de l’Union européenne (UE) et à la démocratie parlementaire, avec notamment une visite du Parlement européen, à Strasbourg. La seconde année a porté sur le processus de décision de l’UE et la possibilité d’une construction fédérale. Cette année, le fil conducteur concernait les opportunités offertes aux jeunes par l’Europe : études, emploi, mobilité, engagement associatif ou accès à l’information. Chaque année se conclut par un grand débat durant lequel les élèves, répartis en équipes, préparent leurs arguments avant une prise de parole finale très structurée.

Hugo : C’est avant tout l’envie d’en apprendre davantage sur l’Europe ! Jusqu’alors, je connaissais assez peu ce sujet, et le club m’a permis d’aborder des aspects nouveaux, notamment les fake news, la vérification de l’information, ainsi que le fonctionnement des institutions et de la politique européennes. J’apprécie particulièrement les sorties culturelles, qui me permettent de voir ce que l’Europe apporte sur ce plan : les artistes et le patrimoine européens, ou encore les initiatives visant à valoriser la culture.
Sur une autre thématique, la sortie qui m’a le plus marqué était un voyage en Allemagne, au cours duquel nous avons visité le camp de concentration de Sachsenhausen. En amont, nous avions étudié le parcours de déportés issus de différents pays européens afin de mieux comprendre leur histoire et le rôle du devoir de mémoire dans la construction européenne. Ce travail préparatoire a complètement changé notre regard sur le lieu : on ne visitait pas seulement un site historique, on comprenait réellement ce qui s’y était passé et l’importance de préserver cette mémoire commune.
Samuel : Pour moi, le Club Europe permet de se sentir véritablement citoyen européen. On comprend que ce n’est pas qu’une expression : cela implique des droits, mais aussi des devoirs. L’Europe nous apporte beaucoup, et il nous revient aussi de nous engager en retour, par exemple en participant aux élections.

Samuel : Quand je suis arrivé au Club Europe, j’avais beaucoup de mal à organiser mes idées. Je m’exprimais souvent de manière spontanée, sans vraiment structurer mon discours. Au fil des trois années du projet, et notamment grâce aux grands débats annuels — l’an dernier, j’ai d’ailleurs présidé l’un des partis représentés —, j’ai appris à préparer mes interventions et à construire mes arguments.
Hugo : Nous progressons en prise de parole. Le Club Europe nous aide à gagner en aisance à l’oral, à nous exprimer devant un groupe et à défendre nos idées. Ce sont des compétences précieuses, que ce soit pour les études supérieures ou, plus tard, la vie professionnelle.
Christophe Sicard : Nous cherchons en effet à développer les compétences psychosociales des élèves : travailler en équipe, communiquer, gagner en confiance… Certains jeunes, très réservés, se sont véritablement révélés, et nous en sommes particulièrement fiers. Le club rassemble tous les profils : filières industrielles, filières tertiaires, filles, garçons, élèves en situation de handicap… C’est presque un microcosme de la société. Au final, le Club Europe devient aussi un véritable laboratoire du vivre-ensemble.
Samuel : Personnellement, j’ai mentionné le Club Europe sur Parcoursup. C’est aussi quelque chose qui est apprécié des entreprises, notamment dans le cadre d’une recherche de stage. Lors d’un entretien, une entreprise m’a d’ailleurs interrogé sur cette expérience, car beaucoup ne connaissent pas forcément les dispositifs comme EPAS ou les projets européens menés dans les lycées. C’est donc un véritable atout sur un CV.
Ce qui est intéressant également, c’est que dans le cadre des activités du club, chacun peut s’investir dans des projets en lien avec son domaine professionnel. Par exemple, dans notre section cybersécurité et réseaux, nous avons travaillé sur les fake news liées à l’Europe. Le projet de départ consistait à déconstruire onze fake news. De mon côté, j’ai choisi d’aller plus loin, en créant une exposition numérique sous forme de site web.
Christophe Sicard : Ce qui est intéressant, c’est que chaque élève mobilise ses propres compétences au sein du club. Samuel et Hugo, par exemple, apportent leurs compétences numériques, tandis que d’autres élèves, par exemple en commerce ou en vente, s’investissent davantage dans la communication et la promotion des évènements.
Christophe Sicard : Oui, clairement. L’un des principaux critères de réussite du projet réside dans la dynamique collective qu’il a créée au sein de l’équipe éducative. Au départ, nous étions cinq enseignants impliqués dans l’écriture du projet, issus de disciplines différentes : histoire-géographie, français, arts appliqués, économie-gestion et documentation. Le CDI est d’ailleurs devenu le véritable cœur du club, grâce au travail remarquable de notre professeure documentaliste.
Progressivement, d’autres collègues ont rejoint l’aventure : la conseillère principale d’éducation (CPE), des assistants d’éducation, une professeure de mathématiques, une professeure d’anglais, ainsi qu’une ancienne professeure d’espagnol, aujourd’hui retraitée, qui continue à participer aux réunions. Le projet fédère largement au sein de l’établissement. Bien sûr, cela demande parfois des ajustements avec les cours et les évaluations, mais l’équipe pédagogique a compris que le Club Europe est une véritable force pour le lycée.
Christophe Sicard : Oui, bien sûr. Nous voulons absolument pérenniser cette dynamique et cela n’est pas qu’une question de financements ou de mobilités. Par ailleurs, l’action Jean Monnet a clairement renforcé la visibilité de notre lycée et d’autres établissements nous contactent pour s’inspirer de notre modèle.
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