Le changement climatique nécessite de repenser l’aménagement des territoires et la conception des bâtiments, et de faire évoluer le métier d’architecte. C’est pourquoi, les écoles d’architecture adaptent leurs formations pour préparer les professionnels de demain à ce défi d’ampleur. Afin d’enrichir leurs connaissances et faire évoluer leurs pédagogies et enseignements, certaines s’appuient sur le programme Erasmus+, qui offre de réelles opportunités en termes de coopération et d’échanges internationaux. Laurent Hodebert, enseignant chercheur en Ville et Territoires, architecte-urbaniste, et coordinateur des projets MELIMED et LALIMED à ensa.m (école nationale supérieure d’architecture de Marseille), et Jane Coulon, architecte et maître de conférences à l’ENSA de La Réunion, partagent leur expérience.
L.H. : Au tout début, nous avions juste un groupe de travail dédié au développement durable. Aujourd’hui, l’impact du changement climatique est une problématique qui est désormais prise en compte dans les enseignements. Nous avions également l’intuition qu’il fallait aborder le sujet à des échelles plus grandes. C’est pourquoi, depuis une dizaine d’années, nous avons progressivement glissé de l’échelle urbaine à l’échelle du territoire, notamment grâce au projet MELIMED (MEtropoles du LIttoral MEDiterranéen). Ce projet de partenariat Erasmus+ s’intéresse aux territoires métropolitains du littoral méditerranéen, dans leur capacité de résilience face aux effets du réchauffement climatique. Il a fait évoluer notre manière de voir les choses et amplifié la prise en compte du sujet dans nos enseignements.
L.H. : Avec les projets Melimed 1 (2020-2023) et Melimed 2 (2023-2025), nous avons énormément appris, à la fois sur le fond et sur les méthodes pédagogiques. Nous sommes montés en compétences, dès le premier projet, notamment grâce à nos partenaires vénitiens, qui travaillent sur le sujet de la lagune depuis longtemps. De notre côté, nous avions choisi de travailler sur la Camargue et nous nous sommes nourris de leur manière d’aborder les questions du changement climatique, en nous initiant par exemple à l’étude de la microtopographie, qui consiste à décrire les reliefs de faible amplitude, parfois imperceptibles à l’œil nu. Nous nous sommes également inspirés de nos partenaires belges, qui utilisent beaucoup la stratigraphie, l’étude de la disposition des roches en couches.
Par ailleurs, en nous intéressant au problème de la montée des eaux, nous avons été obligés d’affiner nos outils et de penser différemment. Le caractère évolutif des transformations qu’il induit, nous a conduits à travailler en scénarios. Nous avons donc intégré au projet des experts pour nous aider à écrire des récits : à quoi ressemblera cet endroit en 2050 ? comment les habitants et les agriculteurs vivront ?… On ne se projette pas vers une image finale, mais plutôt vers une étape intermédiaire avant la transformation finale. Ce travail de projection, qui permet de sortir de l’éco-anxiété, rejoint les pratiques des paysagistes, qui exercent dans un milieu en constante évolution.
L’idée du projet était de comprendre comment les sites étudiés – Venise, Tetouan au Maroc et la Camargue – interagissent avec l’écosystème méditerranéen : bassins versants, agriculture, forêts, infrastructures, échanges, etc. Chaque partenaire a apporté ses outils et/ou son expertise sur l’un des sites pour contribuer à une connaissance plus large, à plus grande échelle.

L.H. : L’Ecole du paysage, située dans le même bâtiment que nous, est partenaire de notre nouveau projet Erasmus+ : LALIMED – LAgunes du LIttoral MEDiterranéen (2025-2028). Son expertise enrichit donc déjà nos pratiques et nous essayons d’aller plus loin en articulant des ateliers d’enseignement avec des points de rencontres entre nos deux écoles, ou en partageant des outils et des données.
Depuis le début de nos projets de coopération Erasmus+, nous envisageons la création d’un master conjoint avec nos partenaires. Bien que ce projet reste complexe à mettre en œuvre, LALIMED pourrait constituer une étape vers sa réalisation.
Par ailleurs, nous avons de plus en plus d’échanges avec nos partenaires et une constellation d’actions connexes émergent de nos projets Erasmus+. En ce moment, par exemples, un doctorant italien est en stage dans notre laboratoire de recherche et nous codirigeons une thèse avec l’Université de Venise.
J.C. : L’ENSA de la Réunion est une petite école d’architecture. Ancienne antenne de l’ENSA de Montpellier, elle est désormais la 21ème école d’architecture française. Nous avons construit nos enseignements en accord avec le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES), et les avons adaptés aux problématiques de l’architecture située dans un contexte tropical intense et extrême.
Notre île est régulièrement touchée par des cyclones, et dans le même temps, nous faisons appel à 95 % à des matières de construction importées. Nous travaillons sur la problématique des ressources depuis une quinzaine d’années, avec l’idée de s’appuyer sur des compétences et des savoir-faire locaux, ainsi que sur les questions de l’architecture bioclimatique et des systèmes passifs et économes.
Par exemple, nous menons des recherches sur la construction en bois. Depuis les années 1950, on construit beaucoup avec du pin du Japon, qui est un bois importé. L’idée est de cultiver cette essence à la Réunion, où en raison du climat, elle pousse beaucoup plus vite, ce qui altère ses qualités structurelles. Nous mettons donc au point des structures bois à petite section qui permettent d’utiliser cette production locale.
Autre exemple : nous avons deux domaines d’études, l’un orienté architecture bioclimatique et l’autre “habiter les mondes tropicaux », avec le sujet de la ventilation naturelle sur lequel nous travaillons depuis une dizaine d’années.
J.C. : Nous sommes à 10 000 km de la métropole et nos préoccupations sont parfois un peu différentes. Nous avons cependant une expertise à partager et nous voulons que nos étudiants ne restent pas dans un milieu insulaire. C’est pourquoi, nous avons la volonté, grâce aux opportunités offertes par Erasmus+, de développer des collaborations avec des établissements qui partagent nos problématiques. L’action « programme intensif hybride »permet de se déplacer sur un site atypique pour y réaliser une recherche collective, et d’y tisser des liens avec les acteurs locaux avec qui les résultats sont partagés.
Pour le programme intensif hybride « Rural areas facing Climate Change », nous avions fait le choix de créer un projet tournant autour de la recherche sur la ruralité face au changement climatique, impliquant des mobilités étudiantes et enseignantes. Nous nous sommes appuyés sur différents cas d’études : à la Réunion, il s’agissait d’un territoire rural très isolé, non accessible en voiture, où nous avons relevé des typologies auto-construites. En Espagne, nous avons étudié une île, un territoire modeste et rural confronté au surtourisme l’été. Pour ces deux sites, nous avons questionné différentes problématiques, comme l’approvisionnement, notamment en eau, ou la gestion des déchets. En Belgique, nous nous sommes penchés sur la résilience d’un territoire rural dont la rivière, la Sambre, a été polluée et surexploitée.
Un nouveau programme intensif hybridevient de se tenir à la Réunion, sur les paysages dynamiques et les contraintes liées au phénomène insulaire et à la volcanologie. A l’avenir, nous aimerions développer des programmes intensifs hybrides en partenariat avec des laboratoires d’autres disciplines, comme la sociologie ou la géographie.

J.C. : Du point de vue des enseignants, elle permet de s’ouvrir à des pratiques de recherche (comme la recherche par l’action) et de pédagogie différentes. Par exemple, nos collègues de Reykjavík, en Islande, ne proposent pas du tout les mêmes formats d’enseignement que les nôtres, et ces programmes nous permettent de nous enrichir mutuellement. En plus de permettre de progresser en anglais ou de répondre à des projets de recherche conjoints, l’action développe un véritable sentiment d’appartenance à un réseau européen.
Pour les étudiants, c’est l’opportunité de réaliser des échanges. Il est important pour nous d’ouvrir nos étudiants, que ce soit à l’hémisphère sud et aux pays en voie de développement, ou à la métropole et l’Union européenne. Ils ont désormais des contacts dans de nombreux pays et partent plus facilement réaliser un stage, à Singapour ou Alicante par exemples.
A l’échelle de l’établissement, l’action contribue à ancrer l’école dans son territoire en la connectant à ses préoccupations et en développant des partenariats locaux. Dans le cadre de notre dernier programme intensif hybride, nous avons par exemple rencontré des élus et visité l’Observatoire du volcan de la Réunion.
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